Kenya

À Nairobi, les pluies diluviennes ne laissent pas seulement derrière elles des maisons détruites et des vies bouleversées. Elles révèlent aussi une crise plus silencieuse, mais tout aussi dévastatrice : la montée des violences sexuelles et basées sur le genre (VBG) dans les quartiers les plus précaires.

Dans des zones comme Mathare ou Baba Dogo, les crues soudaines transforment régulièrement les habitations en pièges mortels. Les habitants racontent des scènes de chaos : eaux envahissant les maisons en pleine nuit, familles réfugiées sur les toits, corps emportés par les flots. Mais une fois les eaux retirées, une autre forme de vulnérabilité s’installe.

Une catastrophe qui aggrave les inégalités

Les inondations, de plus en plus fréquentes sous l’effet du dérèglement climatique, plongent des milliers de familles dans la précarité. Perte de logement, disparition des revenus informels, déplacements forcés : autant de facteurs qui fragilisent les équilibres sociaux.

Dans ce contexte, les femmes sont les premières exposées. Selon des observations du Mathare Social Justice Centre, une proportion significative de femmes déclare avoir subi ou été témoin de violences après les catastrophes. La promiscuité dans les abris, la dépendance économique accrue et le stress généralisé favorisent les abus, notamment au sein du foyer.

Déplacement et insécurité : un terrain propice aux violences

Privées de leurs maisons, de nombreuses familles se réfugient chez des proches ou dans des abris improvisés, souvent surpeuplés et peu sécurisés. Dans ces espaces, les femmes ont peu de moyens de se protéger ou de fuir en cas d’agression.

Des initiatives locales, comme celles portées par des associations communautaires, tentent d’apporter un soutien d’urgence. Mais leurs capacités restent très limitées face à l’ampleur des besoins. Les structures spécialisées, comme les cliniques soutenues par Médecins Sans Frontières, manquent de ressources et ne peuvent accueillir les victimes que temporairement.

Un système d’aide sous pression

La réponse institutionnelle apparaît insuffisante. Les dispositifs d’accueil sont saturés, les financements en baisse, et les mécanismes de protection fragiles. La diminution de certains programmes internationaux, notamment ceux soutenus par USAID, a affaibli les réseaux d’assistance qui reliaient services de santé, police et organisations locales.

Par ailleurs, les obstacles à la justice restent nombreux : manque de formation des forces de l’ordre, stigmatisation des victimes, procédures longues et dissuasives. Résultat : de nombreuses femmes renoncent à porter plainte.

Des politiques publiques contestées

Les autorités kényanes, dirigées par le président William Ruto, peinent à apporter une réponse structurelle. Après les inondations de 2024, les aides promises ont été jugées insuffisantes ou mal distribuées. Dans le même temps, des opérations de démolition visant les habitations proches des rivières ont aggravé la vulnérabilité des populations, souvent sans solution de relogement viable.

Un ambitieux programme de réhabilitation du bassin de la rivière de Nairobi a bien été annoncé, incluant la construction de logements sociaux. Mais sur le terrain, les habitants restent sceptiques, craignant corruption et exclusion.

Une crise appelée à durer

Au croisement du changement climatique, de l’urbanisation anarchique et des inégalités sociales, la situation des quartiers informels de Nairobi illustre une réalité plus large : les catastrophes naturelles amplifient les violences structurelles déjà existantes.

Pour les femmes de ces communautés, la catastrophe ne s’arrête pas avec la fin des pluies. Elle se prolonge dans l’insécurité quotidienne, l’absence de protection et le sentiment d’abandon.

Tant que les réponses resteront fragmentées et insuffisantes, chaque nouvelle saison des pluies risque de reproduire ce cycle : destruction, déplacement… puis violence invisible.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.